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L’Algérie: puissance géopolitique endormie ?

21 juin 2015

L’Algérie: puissance géopolitique endormie ?

LE CERCLE. Les élections présidentielles algériennes, ce 17 avril 2014, sont l’occasion de se pencher sur la situation d’un pays qui peine à émerger, alors même qu’il dispose d’atouts impressionnants. L’Algérie, une future puissance régionale ?

C’est peu dire que la nouvelle candidature d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle est une décision qui passe mal. " Accroché au pouvoir tel un monarque, Bouteflika a fait le choix de maintenir le pays dans un périlleux blocage historique, écrit le quotidien El Watan. A l’image du système politique invalide, c’est un président malade qui brigue un quatrième mandat." En effet, au-delà des polémiques politiques propres aux périodes électorales, et même aux résultats de ce scrutin, c’est le type de décision qui conduit à douter de la capacité de l’Algérie à sortir enfin d’une forme de torpeur qui lui interdit de s’engager pleinement sur la voie de l’émergence.

 

Des atouts impressionnants


" Le pays dispose pourtant d’atouts sur lequel il peut s’appuyer dans les prochaines années. Sa démographie, son prestige, sa géographie et les revenus issus des hydrocarbures en font la puissance du Maghreb", analysaient en décembre 2013 Mehdi Lazar et Sidi-Mohammed Nehad. Du point de vue géopolitique, le pays est en effet particulièrement privilégié. Sa façade maritime de 1 200 km le plonge dans l’espace méditerranéen. Son assise continentale en fait le pivot du Maghreb. Sa culture l’ancre dans l’aire arabo-musulmane.

Et l’héritage de l’époque coloniale est à l'origine d'un lien étroit avec la France, donc avec l’Union européenne. Un tropisme accentué par le fait migratoire : l'INSEE recense 1,7 million d’immigrés algériens dans l'Hexagone, et leurs revenus commencent à financer l’économie nationale, notamment sur la côte (non sans soulever d’ailleurs des problèmes d’urbanisation sauvage et de gestion de l’eau). Quant à sa stabilité politique, tant décriée en ce moment, elle permet à Alger d’être considéré comme un partenaire stratégique fiable. La France a ainsi pu compter sur son soutien lors de l'opération Serval au Mali. D'autant que l’armée algérienne est l'une des plus puissantes d’Afrique, avec un budget de 10,3 milliards de dollars.

La situation idéale de l’Algérie, au cœur du Maghreb, en fait également un véritable pont entre la mer Méditerranée et la " mer des sables" - le Sahara. Un autre legs de la colonisation qui lui permet de se hisser au 3e rang des pays producteurs de pétrole en Afrique (derrière le Nigeria et l'Angola) et au 11e rang des exportateurs de pétrole à l'échelle mondiale. Pétrole et gaz fournissent à Alger des revenus colossaux, dopés par la forte croissance des prix depuis la fin des années 1990, et qui devraient être encore confortés par le gaz de schiste dont le pays regorge.
Une manne qui a son revers, puisqu’elle maintient le pays sous sa dépendance : pétrole et gaz représentent 98 % des exportations algériennes, 40 à 45 % du PIB et plus des deux tiers des recettes budgétaires.

Mais cette manne a aussi ses avantages, en permettant notamment de réduire la dette extérieure à 2,4 % du PIB. En 2013, L’Algérie possède 200 milliards de dollars en bons du Trésor américain, soit la plus importante réserve de changes au monde après celle de l’Arabie saoudite. Elle s'est même offert le luxe de prêter 5 milliards de dollars au FMI en 2012 ! Quant à la croissance, elle s'est établie à 3,4 % en 2013. Quoique très lentement, la société algérienne commence d’ailleurs à en bénéficier. Pour preuve : le chômage a diminué de 9,3 % en 2012. Il ne faut donc sans doute pas grand-chose pour réveiller le " géant algérien".

 

Des blocages qu’il faudra bien finir par lever


Malgré son potentiel, l’Algérie peine d’évidence à émerger. Elle a longtemps hésité à se représenter comme africaine et méditerranéenne autant qu'arabe, se liant, jusqu’à la prise de pouvoir de Bouteflika, aux causes d’un Moyen-Orient auquel elle est étrangère. Le poids des choix économiques des années 1960 et 1970, marqués par l’expérience d’une forme originale de socialisme arabe, non-alignée puis directement influencée par l’URSS, se fait également toujours sentir. Pour l’analyste Hocine Malti, l’Algérie cumule ainsi les handicaps d’un héritage digne des démocraties populaires avec ceux d'un système politique oligarchique. Le caractère clanique du pouvoir n’est plus à démontrer.

Le problème est qu’il est facteur de corruption et de nombreux blocages économiques et sociaux. L’économie parallèle et les trafics – le fameux trabendo - représenteraient selon Lazar et Nehad 45,6 % des emplois. Alors que 24,8 % des jeunes sont officiellement au chômage… Une situation potentiellement explosive. Et d’ores et déjà ubuesque : faute de réinvestissement productif des importants revenus générés par les hydrocarbures, 95 % des biens de consommations sont importés - soit 50 milliards de dollars en 2011. Dans Algérie, le vrai état des lieux (Calmann-Lévy, 2013), le journaliste Frédéric Pons révèle que même le sable utilisé pour le nouveau tramway d’Alger a été acheté à une entreprise espagnole qui l’avait importé du Maroc ! Et pour le consultant Hocine Malti, ce système opaque a " transformé l’économie algérienne en un immense bazar dans lequel on ne vend et n’achète que des produits généralement en provenance de l’étranger" ( Histoire secrète du pétrole algérien, La Découverte, 2010).

Le statu quo qui symbolise la politique algérienne, y compris dans le domaine économique, s’appuie en grande partie sur le traumatisme de la "décennie noire" de lutte contre les islamistes (1992-1999). Une guerre civile atroce, qui a fait au moins 60.000 victimes. Ce souvenir est d’autant plus vivace que le terrorisme d’AQMI reste une menace sérieuse, comme l’a prouvé la spectaculaire prise d’otage d’In-Amenas en janvier 2013. L’absence de relais locaux au " printemps arabe", hormis quelques manifestations, pourrait témoigner de cette forme d’apathie qui semble s’être abattue sur le pays. Les tensions y sont pourtant palpables – et pas seulement entre arabophones et berbérophones.

Jusqu’à présent, comme le notait récemment Frédéric Pons, le pouvoir algérien a réussi à acheter la paix civile en dispensant à intervalles réguliers le produit de la manne pétrolière et gazière. Par exemple, pour diminuer les taxes sur les produits de première nécessité ou pour recruter des fonctionnaires (140.000, en urgence, rien qu’à l’ouverture de cette dernière campagne électorale !). Le FLN puise également sa légitimité dans le fait qu'il soit le seul parti de dimension nationale, authentiquement algérien. Mais il sera jugé sur son efficacité. Sans réformes politiques d'envergure, les richesses naturelles ne peuvent suffire à assurer l'émergence économique recherchée. " Il est vrai que l'indignation décline…", constatait déjà avec amertume le grand écrivain français d’Algérie, Albert Camus, dans Le Parti de la liberté (1957). Mais la jeunesse algérienne reste bouillonnante. Et les moins de 30 ans représentent d’ores et déjà 70 % des quelques 36 millions d’Algériens. L’avenir est peut-être plus ouvert qu’on ne le croit.


En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-95889-lalgerie-puissance-geopolitique-endormie-1003762.php?RQwcJIk2wdSSX5fO.99

 

 

Jean-François Fiorina / Directeur Adjoint Grenoble Ecole de Management | Le 17/04/2014 à 20:55

Algerie: Un avenir très sombre, peu importe le prochain leader