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La régression intellectuelle de la France

07 janvier 2016

La régression intellectuelle de la France

Alors que la question de la liberté d’expression est plus que jamais au devant de la scène, retour sur un ouvrage de Philippe Nemo en 2011, qui n’a bien évidemment, hélas, rien perdu de son actualité et de son acuité.

Par Johan Rivalland.

Ce petit ouvrage « bref mais dense et précis », comme le dit la quatrième de couverture, part d’un constat affligeant et en même temps très inquiétant, qui est celui de la difficulté de débattre aujourd’hui en France et d’exprimer des points de vue éventuellement contraires à un « politiquement correct » de plus en plus clairement établi (si ce n’est, comme y insiste l’auteur, dans de petits journaux, des associations, livres ou, bien sûr, internet).

A-t-on encore le droit de s’exprimer librement, en France ?

 

Une sorte « d’orthodoxie » ou de « norme » semble ainsi stipuler « ce que doit penser tout être humain de bonne volonté », sous peine d’apparaître comme « suspect » et d’être « couvert d’opprobre, traité de fasciste, de « populiste », d’être dangereux, immoral, louche et « anti-républicain » […].. et de voir « lâcher contre soi de véritables meutes pour le faire taire en lui faisant perdre toute position d’influence dans les institutions de communication et de culture ». Débat déjà amorcé plus d’une fois dans des ouvrages tels que par exemple Les contre-réactionnaires : Le progressisme entre illusion et imposture de Pierre-André Taguieff, La grande déculturation de Renaud Camus ou La Tyrannie des Bien-Pensants : Débat pour en finir ! de Jean-Marc Chardon et al., entre autres (ou même dans Les deux Républiques françaises, du même Philippe Nemo), pour n’en citer que quelques-uns, mais qui continue d’émailler notre quotidien et atteindre les intellectuels les plus aguerris, dont la liste s’allonge de jour en jour, comme celle de ceux qui, quels qu’ils soient, osent aller à l’encontre de la parole officielle.

Ainsi, la loi de 1881 sur la presse, qui semblait parfaitement équilibrée, a été dévoyée par une série de lois de censure plus répressives les unes que les autres et aboutissant à une sévère remise en cause de la liberté d’expression. Ainsi des lois Pleven (1972), Gayssot (1990), le décret de 2005 sur le nouveau Code pénal, la loi Taubira (2001), la loi sur la HALDE (2004), qui partaient toutes certainement de bonnes intentions à première vue, comme souvent, ont abouti à créer une sorte de nouveau délit d’opinion, préoccupant pour la démocratie. En fin de compte, l’idéologie a primé sur le bon sens et entraîné une dérive inquiétante, ces lois « rompant avec la tradition d’un droit pénal objectif jugeant à propos d’actes et de faits objectifs et s’immisçant dans la sphère des idées où le droit n’a que faire ».

La police de la pensée

Tout ceci ramène aux considérations déjà en partie abordées ici dans l’excellent Le droit naturel : Ses amis et ses ennemis de Patrick Simon. Un type de terrorisme intellectuel s’est, de la sorte, développé incidemment au cours des dernières décennies, en une forme de véritable police de la pensée. Comme le remarque Philippe Némo, à partir de multiples exemples évocateurs, il suffit désormais qu’une simple pensée ou analyse exprimée soit « interprétée » par certains « comme étant de nature à nuire un jour, de quelque manière non précisée […] » pour que l’on s’en trouve condamné. Un vrai retour à l’Inquisition, comme le relève l’auteur à de multiples reprises. On n’est plus, désormais, condamné uniquement pour des actes, mais pour de simples propos, qui même énoncés sans aucune hostilité ni quelconque mauvaise intention peuvent à loisir être interprétés négativement par qui le voudra bien. À cette aune, plus aucun débat sérieux, ni analyse scientifique, n’est plus possible. Et seuls les arguments (faussement) généreux peuvent l’emporter. On n’est plus du tout dans l’esprit des Lumières et ce n’est plus du tout la démocratie.

Comme le remarque, de fait, Philippe Nemo, jusqu’à aujourd’hui dans notre droit, on a toujours refusé de « faire d’une simple idée l’équivalent d’un acte et, partant, à punir l’auteur d’une idée comme on punit l’auteur d’un délit ». Et ce d’autant plus qu’il est difficile de déterminer qu’un simple propos, parmi des milliers d’idées qu’un individu a entendues au cours de sa vie et qui se mêlent dans son esprit, puisse être accusé directement de causer des actions et décisions précises ; mais il faut lire l’ouvrage pour en avoir une bien meilleure démonstration.

Un grave détournement du droit

Il découle de tout ceci un grave détournement du droit et une insécurité juridique, remettant en cause le principe posé depuis des siècles selon lequel « un châtiment n’est légitime qu’en application d’une loi préalablement posée ». Ce qui induit une perversion du métier de juge. L’auteur en donne plusieurs exemples. Et si l’on va plus loin, pire encore, comme nous l’évoquions plus haut, une mise en danger de la démocratie. En effet, « la détestation du libre débat, la haine de la pensée qui suintent des nouvelles lois françaises de censure s’apparentent à l’obscurantisme et à la misologie des sociétés fascistes historiques qui ont toujours brûlé les livres, persécuté les intellectuels et prétendu fonder le consensus social sur l’élimination violente de toute critique ». Excusez du peu.

Un ouvrage qui pose donc une question absolument cruciale, dont notre avenir à tous dépend fortement et radicalement. Une ouverture du débat « en attendant, comme le dit Philippe Nemo, que quelqu’un entreprenne ce travail de philosophie sociale de longue haleine ». Avis aux amateurs.

§   Philippe Nemo, La régression intellectuelle de la France, Texquis, juin 2011, 100 pages.


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