le collectif des musulmans citoyens français

L'imamat, plus qu'une profession une vocation

23 juillet 2015

L'imamat, plus qu'une profession une vocation

Sorti en novembre dernier, l'ouvrage Profession Imam revient sur le parcours et les nombreux champs de réflexion de Tarek Oubrou, Iman de la Grande Mosquée de Bordeaux. Un entretien qui mérite le détour tant les sujets sont abordés avec un esprit d'ouverture et une grande liberté de ton.

La vocation de l'imamat


En effet, à travers l'exemple de son parcours personnel, T.Oubrou ne laisse planer aucune ambiguïté quant aux difficultés, aux responsabilités et, parfois, aux pièges qui attendent tous ceux qui souhaitent prendre ce rôle au sein de la communauté musulmane. La fonction d'Imam demande une disponibilité, une écoute et une réflexion de tous les instants et ne peut guère s'accommoder avec d'autres responsabilités, professionnelles notamment.  Il avoue lui-même avoir dû abandonner une partie de ses études pour assumer pleinement cette charge au moment où les responsables de la mosquée de Bordeaux firent appel à lui. Etre Imam ce n'est pas seulement être responsable de l'exécution des rites au sein d'un lieu de prières, ce n'est pas seulement dispenser une connaissance théorique, c'est surtout être avec ceux qui fréquentent ce lieu et avoir un discours, une pensée en accord avec la société dans laquelle ils vivent. Dans ce cadre, T.Oubrou n'épargne pas de sa critique les quelques instituts, qui, en France, sont censés former les futurs cadres de la communauté musulmane : "Les études c'est une chose, et être imam en France, c'est une autre affaire". En outre, il constate amèrement que le programme de ces centres de formation  d'imams ne  sont pas assez en phase avec la société et n'intègre pas encore assez les sciences humaines et la philosophie occidentale. 


Tel un artisan qui a acquis un savoir-faire incomparable grâce à des années d'expérience sur le terrain, T.Oubrou nous parle ainsi sans détour de son métier, si peu valorisé soit-il, mais également de la matière qu'il travail : la nature humaine et son incroyable complexité face à laquelle il doit en permanence trouver, dans les ressorts de sa réflexion, des solutions accommodant la foi et le temps présent.

 

Une indépendance d'esprit



L'intérêt de cette lecture tient aussi au caractère indépendant que démontre T.Oubrou dans ses propos. A l'heure où le débat sur l'identité nationale vient remettre sur le tapis la question de l'Islam de France et ses nombreuses attaches fantasmées avec des puissances étrangères, nombreux sont les acteurs de ce débat qui devraient prêter une oreille attentive aux propos tenus dans cet ouvrage. Tout au long de l'ouvrage on sent une tension permanente entre sa volonté de maintenir des liens étroits avec tous les acteurs  ou institutions de l'Islam de France et d'Europe, et de l'autre un esprit d'indépendance, un besoin de préserver le recul nécessaire à la critique. Ainsi, à son interlocuteur qui le questionne au sujet de son engagement au sein de l'UOIF, il répond ceci : "Je ne suis pas là pour servir une organisation en particulier ou une autre. Je reste très critique à leur égard, surtout à l'égard de celle dans laquelle j'ai évolué, l'UOIF."Tout en reconnaissant le rôle modérateur du Conseil Européen de la fatwa, dont il aurait pu être un membre fondateur, il regrette également qu'il soit "étranger culturellement  à la civilisation occidentale." Reproche qu'il adresse dans le même temps aux Instituts théologiques musulmans "qui ne sont pas non plus en phase avec la société occidentale". 


C'est donc en homme libre de toute attache partisane que nous parle T.Oubrou ; cette liberté d'action et de ton qu'il a découvert en France et pour laquelle il dit être entièrement redevable à ce pays, il semble qu'il ne la sacrifierait pour aucun titre ou honneur. C'est un peu, aussi, ce qui fait tout le paradoxe de cette personnalité :  lié à de près ou de loin à bon nombre d'acteurs de l'Islam français, mais en même temps, véritable électron libre revendiquant des champs d'investigation intellectuels encore peu explorés et autour desquels il revendique ouvertement une autocensure tant les mentalités musulmane sont si peu prêtes à les accueillir. Le seul reproche qu'on pourrait donc faire à cet ouvrage c'est de ne pas avoir assez mis en lumière le rayonnement de cette pensée dans les sphères dirigeantes, qu'elles soient musulmanes ou non. Est ce que finalement le prix de cette liberté n'est pas l'isolement ? Peut-être est ce pour cette raison que T.Oubrou s'est lancé depuis quelques années dans la rédaction de nombreux ouvrages afin de faire connaître au grand public, le fruit de sa réflexion.

 

Une pensée en mouvement



Ce n'est décidément pas pour rien que le terme cinétique est l'un des mots clés de cet entretien. Passionné par les Sciences Physiques, T.Oubrou ne cesse de l'utiliser pour affirmer que la pensée doit s'inscrire dans le temps.Ce dernier, par définition mouvant, doit en quelque sorte être le moteur de la réforme de la théologie et la pensée islamique contemporaine. Sans remettre totalement en cause l'édifice intellectuel qui a été savamment élaboré par les juristes musulmans des siècles passés, il milite dans le sens d'une déconstruction puis d'une reconstruction de cette pensée. Cette dernière doit, selon lui, être en prise directe avec le moment dans lequel nous vivons. Elle doit  utiliser les principes élémentaires de la raison critique, pouvant être puisés aussi bien dans la pensée contemporaine occidentale que dans les ouvrages des Anciens, "plus intelligents et ouverts sur l'universel que nous musulmans d'aujourd'hui," dit il.  L'objectif  :"penser l'objet de la foi et de l'éthique dans la culture occidentale comme l'a fait le Coran dans la culture du moment coranique"

 
Un autre élément de cette refondation et qui affleure nettement durant tout l'entretien, est le développement d'une saine spiritualité basée d'abord et avant tout sur une connaissance claire des Noms et Attributs divins. Le lien semble évident : "la prise en considération de la réalité et la légitimation de la réalité nous oblige à remonter vers les Noms et les Attributs de Dieu comme paradigme herméneutique pour penser la loi en Islam. Ceci repose en effet sur la question théologique de Dieu : de quel Dieu s'agit-il ? Car avant de connaître la loi, il faudrait bien essayer de connaître le Legislateur, mais aussi ceux qui sont concernés par Loi, l'homme et la femme...Donc il faut une lecture théologique de Dieu qui passe par  une étude théologique de l'Homme et de sa condition réelle, car on ne peut pas connaître Dieu sans l'Homme. Dieu n'a t-il pas créé l'Homme à Son image pour Se faire connaître et y manifester  Ses signes  ?"


Un dernier point  et non des moindres, dans ce travail de reconstruction :  remettre la norme à sa  place. T. Oubrou insiste dans cet entretien sur l'usage complètement abusif  voire parfois complètement faux qui est fait du terme de sharia. Le sacraliser comme le fond beaucoup de mouvements est une erreur. Je combats une norme qui empoisonne la vie des gens dit-il. La loi doit, selon lui, arrêter d'être lue, vécue et interprétée comme une contrainte punitive. Il rappel que les plus grands penseurs musulmans ont toujours souligné que la sharia devait être totalement avantage, totalement justice , totalement sagesse, et qu'à force de mettre de la norme partout, les musulmans ont atrophié ses aspects les plus humanistes, éthiques et spirituel"

Essaouira «L'HOMME ET SES DROITS DANS LE CORAN»