le collectif des musulmans citoyens français

Les islamistes tunisiens. Entre l’État et la mosquée

25 juin 2015

Les islamistes tunisiens. Entre l’État et la mosquée

Un ouvrage pertinent et stimulant qui pose la question de l'islamisme et de la trajectoire de la Tunisie dans le cadre du «printemps arabe».

 

L'ouvrage Les islamistes tunisiens. Entre l'Etat et la mosquée, publié par Séverine Labat en 2014 aux éditions Demopolis, est un livre complet et riche, qui a pour ambition d'analyser la situation de la Tunisie contemporaine à l'aune de la place du mouvement islamiste Ennahda sur la scène politique et au sein de la société tunisienne.
   
Il s'agit d'un ouvrage on ne peut plus d'actualité, après l'adoption de la nouvelle constitution tunisienne le 7 février 2014, en présence notamment du Président de la République Française François Hollande, constitution résolument moderniste et progressiste.

 

Compréhension des événements successifs et interrogations sur l'islamisme tunisien


L'auteur choisit de citer en exergue la phrase suivante d'Antonio Gramsci: «le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur, surgissent les monstres». En ayant fait le choix de mentionner cette citation au début de son ouvrage, Séverine Labat montre bien l'angle qui est le sien pour interroger la situation de la Tunisie d'aujourd'hui et la place qu'y occupent les islamistes.
   
Elle découpe son ouvrage en 10 chapitres clairs, vivants et compréhensibles pour le néophyte autant qu'exigeant pour le spécialiste. Sans rentrer dans le détail des arguments développés dans le livre, on peut en résumer ainsi les conclusions principales.

 

Quel est le véritable visage de l'islamisme tunisien?


La chercheuse au CNRS, docteur en sciences politiques, présente d'abord la cacophonie postdictatoriale qui a suivi le départ de Ben Ali du pouvoir en janvier 2011. Elle montre bien comment l'immédiat après Ben Ali voit la primauté des questions politiques sur les enjeux socio-économiques, dans le contexte d'une transition marquée par une certaine  perpétuation de l'ancien régime et un chaos palpable. Dans ce cadre, la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections législatives marque le premier jalon d'une polarisation de la société et du champ politique tunisien.
   
Le retour du leader du mouvement islamiste, Ghannouchi, réprimé et en exil sous Ben Ali, témoigne à la fois de l'organisation des frères musulmans et des divisions qui existent en Tunisie, notamment mais pas seulement entre la gauche laïque et les islamistes. Ghannouchi, tenant d'une idéologie proche du wahhabisme saoudien, tente d'instaurer en Tunisie des règles étrangères à sa tradition d'ouverture et de modernité entamée sous l'ère Bourguiba.
   
À ce titre, Séverine Labat compare la notion «d'islamisme modéré» au «règne de l'oxymore». Elle pointe les quelques points communs et les nombreuses différences avec l'AKP turc d'Erdogan et présente les arguments qui étayent bien en quoi l'Algérie et sa décennie 1990 constituent un contre-modèle que refusent l'immense majorité des Tunisiens. Son analyse apparaît particulièrement aiguisée quand elle démontre que l'islamisme est un facteur de dilution du lien national, voulant entraîner le pays dans une internationale islamiste en rupture avec l'histoire de la Tunisie depuis son indépendance en 1956. Elle explique aussi comment la relation ambivalente entre Ennahda et les salafistes, entre connivence et confrontations, constitue une ligne de fracture au sein du pays, autour de la compétition pour le contrôle du champ religieux et la délégitimation des autres forces politiques, syndicales et sociales du pays au profit d'une confusion entre religion et utilisation de l'islam à des fins politiques.

 

Le refus de la violence ou l'impossibilité de la concrétisation du projet islamiste


Par la suite, l'auteur  en quoi l'usage de la violence et du terrorisme (attaque de l'ambassade des Etats-Unis à Tunis, assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, controverses violentes entre féministes et islamistes...) témoigne du refus majoritaire des Tunisiens de l'inscription dans la durée de leur pays dans un cycle d'affrontements sanglants et de menaces quotidiennes sur la sécurité des biens et des personnes.
   
Face aux impasses de l'islamisme, l'incapacité à assurer un dynamisme de l'économie, face à l'éclatement des partis démocrates, à une reconfiguration politique de l'opposition à Ennahda pleine d'interrogations  (Moncef Marzouki, Mustapha Ben Jaafar...), la Tunisie se situe à la croisée des chemins, oscillant entre interrogations sur elle-même et influences différenciées, parfois contradictoires, de ses partenaires que sont l'Union Européenne, au premier rang la France, les Etats-Unis et les autres pays du Monde Arabe.
   
À cet égard, il faut rappeler que l'Union Européenne occupe une place essentielle dans la vie socio-économique du pays: 78% des exportations de Tunisie, 65% des importations tunisiennes en proviennent, elle génère 85% de ses revenus du tourisme et elle assure 75% des investissements étrangers dans le pays. Cela impose de repenser les enjeux de l'avènement d'un nouvel espace méditerranéen. À titre d'exemple, la Tunisie pourrait devenir, à l'instar du Maroc, seul pays de la rive sud dans cette situation, un pays central pour le partenariat privilégié avec l'Europe, si elle obtient le statut avancé qui est celui du Maroc et qui permet d'intensifier la coopération politique, économique, sociale et culturelle entre les deux entités.

 

Un livre pédagogique qui ancre pleinement la situation tunisienne dans son contexte


Sans nul doute, l'un des apports de ce livre est également de pouvoir situer la trajectoire du pays par rapport aux autres Etats de la Région. Sans conteste, la Tunisie est aujourd'hui avec le Maroc le pays le plus démocratique du Monde Arabe, au sein duquel les libertés publiques sont perfectibles mais demeurent les plus développées. Coincé entre une kleptocratie pétrolière reposant sur l'armée à l'ouest et un Etat en voie de décomposition dans la Lybie de l'après Kaddafi, la Tunisie représente un espoir pour les autres pays de la région (Egypte, Liban, Syrie...), celui d'un passage progressif d'une dictature à la démocratie.
   
Il est bien entendu trop tôt pour savoir si ce constat optimiste se vérifiera dans l'avenir. On peut néanmoins avec ce livre saluer l'intérêt de la démarche tunisienne et l'apport au monde dont ce pays témoigne, quand la volonté d'un peuple, majoritairement musulman en l'occurrence, parvient, tôt ou tard, à triompher de l'autoritarisme et de l'obscurantisme.

 

Alexandre El Bakir 


Les islamistes tunisiens. Entre l’État et la mosquée


Note de lecture rédigée par Yves Gounin, Haut fonctionnaire

 

Séverine Labat - Paris, Démopolis, 2014, 265 p.

 

Vue d’Occident, la révolution tunisienne est parfois considérée comme une réussite, voire comme un modèle. Une réussite : Zine el-Abidine Ben Ali a été renversé, le 14 janvier 2011, par un mouvement populaire, sans effusion de sang, preuve que le monde arabe ne saurait rester insensible au vent de liberté qui balaie la planète depuis la fin de la guerre froide. Un modèle : les élections du 23 octobre 2011 ont porté au pouvoir le parti Ennahdha, qui incarnerait un islamisme modéré soluble dans la démocratie.

Séverine Labat ne partage pas un tel optimisme. À ses yeux, la chute de Z. A. Ben Ali a ouvert une ère d’instabilité. Elle s’inscrit en faux contre les thèses d’Olivier Roy ou de Gilles Kepel, qui avaient prophétisé l’échec de l’islam politique. Tous les ingrédients lui semblent, au contraire, réunis pour permettre son épanouissement : l’aura qui entoure les persécutions dont il fut l’objet sous la dictature – Ennahdha aime à se présenter comme le « parti des fusillés » ; l’absence de programme structuré des manifestants et d’alternatives idéologiques sociologiquement ancrées qu’illustre l’éclatement des forces démocratiques en une multitude de petits partis sans audience ; l’écho suscité par les valeurs promues par Ennahdha dans une société très conservatrice – qui ne correspond pas tant à la Tunisie de l’intérieur qu’à la petite-bourgeoisie, avide de revanche sociale face à une élite occidentalisée et « dévoyée » –, et l’adresse déployée par son leader, Rached Ghannouchi, pour donner le change aux démocrates sans désavouer ses liens avec les salafistes de Ansar Al-Charia.

S. Labat est particulièrement pessimiste. Elle voit dans l’attaque contre l’ambassade américaine le 14 septembre 2012, l’assassinat de l’opposant laïc Chokri Belaïd le 6 février 2013 et les mouvements insurrectionnels djihadistes du Djebel Chaâmbi, dans l’Ouest du pays, autant de signes d’une lente dérive vers la violence. Elle refuse de comparer Ennahdha au Parti pour la justice et le développement (AKP) turc, les deux pays n’ayant ni la même histoire ni la même relation à l’islam et préfère, instruite par sa longue familiarité avec l’islamisme algérien (Les islamistes algériens : entre les urnes et le maquis, Le Seuil, 1995), souligner les similarités avec l’Algérie voisine, dont on sait quelles épreuves elle a dû traverser avant de restaurer la paix civile. Car, pour S. Labat, l’islamisme modéré est un oxymore, une contradiction dans les termes. L’islamisme, rappelle-t-elle, est une idéologie totalitaire qui ne conçoit la liberté individuelle que dans les limites de l’obéissance à Dieu. Les professions de foi démocratiques lancées par les leaders d’Ennahdha ne doivent pas faire illusion. Il s’agit d’un discours électoraliste qui ne saurait masquer les objectifs ultimes du mouvement : l’instauration de la charia et le rétablissement du califat.

Ce pessimisme connaît toutefois un double tempérament. Premièrement, si les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont fait le pari de soutenir les islamistes, c’est à condition qu’ils respectent le pacte démocratique. Toute déviance de leur part – par exemple dans l’affichage trop ostentatoire d’un soutien aux salafistes – entraînerait le retrait du soutien occidental. Deuxièmement, comme l’a montré la révolution de 2011, la société civile tunisienne est désormais un acteur politique à part entière qui garde une capacité de mobilisation, laquelle, comme en Égypte lors du renversement de Mohamed Morsi en juillet 2013, hypothèque la construction d’un ordre islamiste.

« De l’islam et des musulmans » … vraiment ? Du tourisme et de la géopolitique au Maghreb : le cas du Maroc